Soline Boissard, responsable du rayon poche à la librairie Grangier, nous offre un aperçu de son métier de libraire, qui est à la fois fabuleux – « un métier de passion » – et fabulé – « être libraire, ce n’est pas juste lire des livres ». Elle livre ici sa vision du monde du livre et prodigue des conseils judicieux aux téméraires qui souhaiteraient tenter l’aventure !

Être libraire au sein d’une grande librairie indépendante

Le statut de librairie indépendante est avantageux à bien des égards, il octroie notamment davantage de libertés aux libraires. En effet, le libraire est plus libre dans ses choix au niveau des commandes de livres, de la présentation des rayons, etc. Il n’est pas soumis à des règles d’implantation spécifique, ni à des quotas de vente, comme c’est le cas par exemple dans les grandes surfaces spécialisées telles que la FNAC. En librairie indépendante, la pression est moins prégnante. Il y a bien évidemment des objectifs à atteindre, mais chacun les remplit à son rythme.

Le principal avantage réside avant tout dans le fait de pouvoir bénéficier d’aides financières de la région et de l’État, citons le Centre National du  Livre (CNL). Ces subventions permettent notamment la création de manifestations littéraires, que nous développerons ultérieurement.

Faire vivre sa librairie : mission centrale du libraire

Pour faire vivre sa librairie, il faut mettre en oeuvre différentes stratégies :

La première, et non des moindres, est celle d’organiser des événements littéraires réguliers au sein de la structure tels que des rencontres d’auteurs, des dédicaces, des ateliers d’écritures…

« Il m’arrive d’organiser des rencontres ou des dédicaces seule ou en partenariat avec mes collègues. Ces temps de partage privilégiés mettent à l’honneur des œuvres et des auteurs de notre choix. Ces événements sont répartis sur l’année, mais il arrive qu’ils soient plus concentrés sur certaines périodes, notamment au moment de la rentrée littéraire. »

L’objectif est de renvoyer une image dynamique et de rendre visible sa librairie. Cela passe aussi par une bonne communication sur les réseaux sociaux des événements organisés en librairie, afin de tenir au courant les habitués de la « maison » mais aussi de conquérir de nouveaux clients potentiels.

Il est aussi nécessaire de réaliser des études de marché, au moyen d’enquêtes et de questionnaires de satisfaction, pour connaître les attentes des clients et dégager des axes d’amélioration possible. Cette étape est essentielle à la constitution d’un fonds riche et composite qui répondra à la demande du plus grand nombre. Une librairie doit proposer les best-sellers du moment mais pas que… La force du libraire réside dans son aptitude à propulser des livres passés inaperçus.

Wanted : un libraire polyvalent

Les missions quotidiennes du libraire sont diverses et variées. D’un point de vue logistique, le libraire doit s’occuper de la gestion de ses stocks, autrement dit de l’acquisition de nouveautés par le biais des « offices », dates clés des sortie de livres, réalisée en partenariat avec les représentants de maison d’édition. Mais aussi, il s’attelle aux retours des livres invendus qui prennent de la place sur les étagères. Ce cercle vertueux d’acquisition et de désherbage est essentiel à la bonne santé du rayon.

« Au rayon poche, je me calque en partie sur les ventes du grand format pour gérer mon stock. Si un best-seller sort, je vais le commander en quantité. Si un livre ne s’est pas vendu au bout de 3 mois alors je peux le retourner au fournisseur. C’est pourquoi, il est préférable d’en commander un peu moins quitte à faire du réassort. »

Or, la mission centrale du libraire demeure le conseil-client et la promotion des ouvrages ! Cela nous amène aux qualités requises pour devenir un libraire hors pair.

Les compétences clés pour être un « bon libraire » sont multiples :

  • Le sens du relationnel est primordial ! Il faut être avenant, souriant, aimable. En revanche il ne faut pas être timide ou réservé car il faut aller au-devant des clients.
  • Il est également essentiel d’être organisé pour gérer de main de maître les stocks et les rayons.
  • L’esprit d’équipe est une compétence phare. Bien que le libraire travaille la moitié de son temps en autonomie, il est amené à travailler en « équipe », à conseiller ses collègues, les soutenir, etc. Le mot d’ordre est l’entraide et la confiance.

« C’est le côté relationnel qui me plaît, davantage que l’aspect commercial. J’aime le contact avec le public, pouvoir conseiller des livres et que l’on m’en conseille en retour. Ce perpétuel échange est très enrichissant. »

Libraire, entre mythe et réalité

Le métier de libraire colporte une myriade de représentations fabuleuses, cependant, celles-ci sont souvent assez éloignées de la réalité.

Le mythe du libraire-lecteur ermite

Quand nous pensons au métier de libraire, nous nous représentons un libraire assis dans sa librairie qui lit des livres à longueur de journée ; il sait tout sur tout. Cette vision est bien retranscrite dans Coup de Foudre à Nothing Hill de Roger Michell (1999).  L’image d’ermite perdu dans son antre littéraire est une idée reçue encore tenace dans l’imaginaire collectif. Et pourtant, la réalité du métier est tout autre.

« La réalité, c’est que le métier de libraire n’est pas juste lire des livres et donner des conseils, c’est beaucoup de gestion : gérer les rayons, gérer les stocks, faire de la manutention, des retours… »

La réalité économique du métier de libraire

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la rémunération du libraire est dérisoire par rapport au niveau d’études requis (~ bac + 5). En moyenne, un libraire débutant touche le SMIC. Pour vous donner une idée d’ensemble, un libraire confirmé touche près de 1 500 € net par mois. Après cela dépend des entreprises, de leur taille mais aussi de leur localisation ; un libraire parisien ne sera pas payé comme un libraire provincial.

« Libraire, ce n’est pas un métier d’argent mais bien un métier de passion ! »

Les perspectives d’évolution en librairie

Pour ce qui est de la librairie Grangier, tous les libraires sont d’office « responsable de rayon ». Il n’y a pas de perspectives d’évolution particulière, hormis si l’on veut devenir directeur de librairie. Dans d’autres librairies, il y a certainement la possibilité de grimper les échelons, de libraire à chef de rayon. Par ailleurs, il y a une autre alternative qui est de monter sa propre librairie. C’est un beau projet qui demande des connaissances pointues dans des domaines variés : financier, juridique, marketing, etc., mais surtout il faut avoir un apport économique et un plan d’action viable.

« Je n’envisage pas de créer ma propre librairie pour l’instant, c’est une lourde responsabilité. »

Libraire, un métier d’avenir?

À l’ère du numérique et des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) – « les géants du web » -, on peut se demander si le métier de libraire va perdurer. Amazon, leader de vente de livres en ligne, a causé beaucoup de tort aux petits libraires indépendants, en proposant des prix toujours plus bas et un temps de livraison record. Néanmoins, aujourd’hui on tend à relativiser l’impact d’Amazon. En effet, selon les statistiques du Syndicat National de la Librairie, il y aurait 200 à 300 fermetures et ouvertures de librairies chaque année.

Soline est assez optimiste concernant l’avenir de son métier. D’après elle, y aura toujours des libraires puisqu’ils apportent des conseils personnalisés, ce que l’on ne retrouve pas sur les sites de vente en ligne comme Amazon. De surcroît, elle n’a pas le sentiment que la fréquentation des librairies diminue bien au contraire. C’est un lieu de culture et de partage qui rassemble toutes générations confondues. En ce sens les librairies et les libraires, qui les font vivre, ne sont pas prêts de disparaître.

La condition sine qua non à la perpétuation du métier de libraire, c’est certainement son adaptation aux outils numériques (voir à ce sujet l’article sur  l’évolution du monde du livre à l’heure du numérique) !

© Alice Cluzel (photo)

 

Alice Cluzel – Master 2 Métiers du Livre Dijon 2019-2020