« Avec 490 romans publiés entre mi-août et mi-octobre, exister représente une gageure. »* C’est l’enjeu de toutes les maisons d’édition à chaque rentrée littéraire : parmi le flot de nouveautés, elles doivent faire en sorte que leurs romans sorte du lot. #Donneralire est la solution trouvée par 4 maisons d’édition en collaboration avec ActuaLitté : elles vont mettre à disposition, gratuitement, un ouvrage de leur rentrée littéraire dans des boîtes à livre de 18 grandes villes françaises.

Une opération inédite : un book crossing né d’un partenariat entre ActuaLitté et plusieurs maisons d’édition

#Donneralire surfe sur la vague du phénomène anglais « book crossing« , qui consiste à faire circuler des livres en les déposant à des endroits spéciaux, comme des boîtes à livre, afin qu’ils puissent être partagé, lu par le plus grand nombre et qu’il voyage. Directeur de la publication d’Actualitté, Nicolas Gary a accepté de répondre à nos questions :

Mais comment est née cette idée de book crossing ?

N. G. « Le bookcrossing représente une matérialisation de cette notion très « web » : Sharing is caring. La traduction en français ne rendrait pas justice à ce concept. L’idée vient des États-Unis, apparue en mars 2001, quand Ron Hornbaker décida de mettre en place un système de partage de livres. Nous n’avions pas l’intention de réinventer la roue, mais de parvenir à créer une connexion entre le monde digital – ActuaLitté est un média uniquement en ligne – et le monde physique : celui des boîtes à livres.

Surfer sur la rentrée littéraire apportait un prétexte justifiant une opération inédite : l’idée était uniquement de déposer quatre ouvrages, de quatre éditeurs, dans une dizaine de villes de France. Nous n’avions alors aucune idée marketing en tête – tout l’opérationnel s’est déroulé dans le plus grand respect de cette idée, Sharing is caring. Personne n’a gagné d’argent, les dépenses ont été réparties entre les acteurs. Mieux encore : ce sont des amis, la famille, les proches, à qui l’on a fait parvenir les livres, qui nous ont aidés à les placer dans des boîtes à livres. Une entreprise collégiale et bon enfant.

L’objectif était avant tout de “sonder” le territoire : si l’on met des livres en lecture, gratuitement, que se passe-t-il ? Comment les lecteurs reçoivent-ils cette offre ? Dans un monde gouverné par la data, les métriques et le profilage, nous proposions l’anonymat, la spontanéité et l’enthousiasme.

Ce qui nous a réunis tient en quelques mots : donner à lire, sans rien attendre. »

Et comment s’est faite la collaboration avec les maisons d’édition partenaires du projet ?

N. G. « Pour convaincre des éditeurs de prendre part à ce projet, il fallait tout d’abord trouver une ligne éditoriale, ou une approche thématique, tout en apportant de la diversité. Auteurs français, étrangers… et sans céder à l’uniformisation, je voulais (là, à titre personnel), que soient mis en avant des maisons dont le travail est méconnu, ou pas assez apprécié. Bien entendu, ce sont des femmes et des hommes qui ont une certaine confiance à l’égard du média. Mais ce point est rapidement devenu accessoire : un seul éditeur que j’avais sollicité a préféré décliner, pour des raisons qui s’entendent. La structure était trop jeune pour faire preuve d’audace, et l’idée de #donneralire les a séduits, mais pas convaincus.

Mais au fin du fin, je n’ai sollicité que cinq éditeurs, et quatre ont accepté. Certains parce que l’idée était folle, d’autres parce qu’elle les a amusés…

Au final, tout a été centralisé depuis nos bureaux : ils nous ont fait parvenir les livres, nous les avons expédiés à ces proches qui ont apporté leur contribution.

Ensuite : advienne que pourra. »

Quels sont les enjeux de cette opération pour les différents acteurs du projet ?

N. G. « Vos précédentes questions m’y font répondre partiellement. J’insiste simplement sur un point : donner à lire, sans rien attendre.

À notre époque, cette approche est totalement à contre-courant, voire incongrue. L’édition souffre parfois d’une image trop lisse ou trop abrupte : entre les revendications légitimes des auteurs et les impératifs économiques des entreprises, se dessine un fossé pas évident à combler. Reste que personne n’a émis de réserve : l’absolue gratuité – dans le sens d’un geste qui ne demande rien en retour – a convaincu.

Il serait hypocrite de ne pas envisager que chaque maison d’édition espérait par ce biais obtenir une forme de promotion pour les livres et leur auteur. Bien entendu, cela entre en ligne de compte. Toutefois, aucune d’entre elles n’a posé d’impératif ni de conditions. Pour ma part, alors que je suis à la tête d’une société, comme chacun d’entre eux, je trouve fantastique d’imaginer qu’il soit possible de faire œuvre de générosité à ce point.

Nous avons par ailleurs mis en place différents outils (communiqués de presse, liste de diffusion, etc.), pour attirer l’attention des médias, nationaux ou locaux. Mais là encore, nous n’attendions rien : parfois, il faut informer, pour faire savoir. Le résultat est ailleurs : Rostand faisait dire à son Cyrano « Mais on ne se bat pas dans l’espoir d’un succès. Non ! Non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile. »

Sur internet, cette aphorisme a été depuis complété : inutile, donc indispensable. »

Quels livres ? Où ? Et comment ?

Pour cette opération, 4 romans ont été sélectionnés selon le thème de la Destinée : La nurse du Yorkshire de Stacey Halls (éditions Michel Lafon, traduit par Fabienne Gondrand), Le bord du monde est vertical de Simon Parcot (éditions Le Mot et le reste), Au départ, nous étions quatre de P. E. Cayral (éditions Anne Carrière) et Mon frère chasse les dinosaures de Giacomo Mazzariol (des éditions Slatkine & Cie, traduit par Maryvonne Bompol et Emanuele Cremona).

Ces romans ont été déposés dans les boîtes à livre de 18 villes : Marseille, Orléans, Le Mans, Paris, Montpellier, Colmar, Strasbourg, Toulouse, Pau, Bordeaux, Talence, Lyon, Saint-Étienne, Besançon, Lille, Bayonne, Grenoble, Nantes et Orléans. Le but : prendre et lire un ou plusieurs romans puis les remettre dans la boîte à livres ou les donner à un ami afin que les livres voyagent.

Comment les organisateurs de l’opération suivent l’avancement du #donneralire ? Se fient-ils seulement aux publications ou ont-ils des statistiques relatant les personnes touchées par celles-ci ?

N. G. « Le traccino et les datas ne représentent pas une fin en soi. Nous avions dès le début accepté que cette opération puisse ne rien occasionner. D’abord pour des questions de temporalité : le temps de lecture. Ensuite, chaque fois qu’un post sur les réseaux est intervenu, nous étions comme des enfants au matin de Noël. Mais en réalité, plus comme des Pères Noëls, heureux de découvrir que le cadeau avait fait plaisir. Plaisir d’offrir, joie de recevoir, pour reprendre le titre de l’album d’Eric Lareine.

Seul un élément nous a véritablement permis de mesurer, pour partie, l’intérêt manifesté : nous avons glissé dans les livres un marque page ainsi qu’une notice, qui contenaient un QR Code. Bien entendu, nous ne comptions pas sur cet outil, d’un autre âge. Cependant, il nous a été possible de mesurer le nombre de lectures de l’article auquel le QR Code renvoyait. A ce jour, plus de 13.000 personnes l’ont scanné. Ce qui est totalement invraisemblable. Nous n’avons dispersé que 4 livres dans deux boites à livres, à travers dix villes. Mais pour le coup, les métriques web ne peuvent pas mentir. A défaut d’imaginer que les livres ont été lus par 13 000 personnes, nous sommes heureux d’imaginer que le projet a pu intriguer tant de monde. Toute chose étant égale par ailleurs… »

Le hashtag #Donneralire permettra donc à tous de suivre les déplacements des livres sur les réseaux sociaux tel que Instagram, Twitter et Facebook.

Faire voyager les livres, est-ce que ça fonctionne ?

À ce jour, sur Facebook, #Donneralire a été repartagé au moins 8 fois par les pages La Journée du Manuscrit (possédant 1 M d’abonné), Le mot et le reste (une des maisons d’édition participantes, ayant 6,7 K d’abonnés), Bibliothèques de Thue et Mue (avec 498 personnes qui suivent la page), ActuaLitté (avec 76 K d’abonnés). Le hashtag a été également été partagé par Michel Gary (ayant 54 amis), Valentine Costantini (touchant 503 amis), Victor De Sepausy (1,7 K d’amis) et Elisabeth Morand (suivie par 70 personnes), notamment. Sur Instagram, #Donneralire a été utilisé au moins 7 fois.

À ce jour, diriez-vous que cette opération est-elle une réussite ou non ?

N. G. « Quand on n’attend rien, quels sont les critères d’évaluation ? Nous n’en avions pas : #donneralire n’a jamais existé par le passé – et encore une fois : nous n’avons pas inventé la roue, pas plus que nous ne revendiquons la moindre innovation. Nous nous sommes appuyés sur des outils existants, pour tenter quelque chose. C’est un peu l’idée que dégage Samuel Beckett : « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux. »

Nous avons essayé, nous recommencerons. Si nous avons échoué, nous échouerons mieux.

La publicité – la réclame ? – que #donneralire nous a apportée, réside avant tout dans le fait que nous avons cherché quelque chose. Votre curiosité, à cet égard, est une immense (et véritablement) satisfaction. Loin des scoops, des best-sellers ou des enjeux médiatiques, imaginer que des éditeurs et un journal, sur un coin de table, essayent d’apporter leur contribution, alors, déjà, il y a une réussite.

Et si vous me permettez cette dernière image, alors nous sommes les colibris qui face à l’incendie, déposent goutte après goutte : ils font leur part. Nous avons fait la nôtre, conscients que cela peut ne pas suffire pour valoriser le livre, la lecture, inviter à la découverte, à se rendre en librairie, en bibliothèque. Nous avons essayé.

Le reste ? N’est que littérature, non ? »

* d’après l’article #Donneralire : un book crossing organisé à travers toute la France disponible sur le site ActuaLitté.com

Photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0

Mallaurie Matisse – Master Métiers du livre Dijon