Un robot pour sauver le livre papier, c’est le pari fou de son inventeur, Hubert Pédurand, directeur général de la Nouvelle Imprimerie Laballery (à Clamecy, dans la Nièvre) depuis 2015. Gutenberg One est capable d’imprimer un livre en quelques minutes à partir d’un fichier numérique. Le robot représente pour son créateur l’amorce de la révolution de l’imprimerie.

Distributeur automatique

Un bras articulé bleu dans un cube vitré saisit l’ouvrage fraichement imprimé et le livre tombe dans le bac sous la machine, prêt à être récupéré. Aussi simple que prendre un café au distributeur automatique. Gutenberg One n’est pas très impressionnant, pourtant ce qu’il vient d’accomplir est révolutionnaire. En quelques minutes, à l’aide d’un fichier numérique, il a fabriqué un livre de A à Z.

Gutenberg One n’est pas parfait. En phase de test, sous la supervision attentive de l’ingénieur Étienne Rosenstiehl, il lui arrive d’échapper des pages ou d’imprimer de travers. Cela ne l’empêche pas d’être l’innovation la plus importante que l’imprimerie ait connu depuis l’invention du caractère mobile par Gutenberg, l’homme cette fois.

L’odeur du pain chaud

Rien dans le paysage verdoyant et les routes sinueuses de la vallée de l’Yonne, ne laisse deviner la présence de la Nouvelle Imprimerie Laballery, située à Clamecy, petite ville paisible de 4 000 habitants. Même si, en ville, tous les Clamecycois la connaissent, l’imprimerie. Facile, il suffit de suivre l’odeur de pain chaud, plaisante un habitant, en référence à l’usine Jacquet, voisine de Laballery.

Si l’entreprise s’impose aujourd’hui comme la deuxième imprimerie française, avec plus de 22 millions de chiffre d’affaires annuel et une force de frappe de 30 millions de livres imprimés par an, elle se relève tout juste. Avant l’arrivée de Hubert Pédurand à sa tête, la Scop (société coopérative et participative) a connu une période de doute.

Salariés à l’abandon

Créée dans les années 20, l’imprimerie est devenue une Scop en 1993. Mais l’industrie est alors en perte de vitesse : plus assez moderne, peu d’innovations. Les salariés approchent leur futur directeur général pour lui faire part de leurs craintes, lors de la restitution d’une étude sur l’avenir du livre en France. « [Ils m’ont dit], nous nous sentons à l’abandon, nous ne savons pas ce que nous allons devenir », explique Hubert Pédurand. Séduit par le statut de Scop de l’entreprise, il devient son directeur général en 2015.

Éditeurs frileux

Laballery tourne bien. Pourtant, l’imprimerie française est en crise. Les éditeurs tirent les prix vers le bas, poussant sans s’en rendre compte les imprimeurs vers la faillite. Pour l’impression d’un best-seller récent, l’entreprise a facturé l’ouvrage une quarantaine de centimes à l’unité, pour un livre vendu au public une vingtaine d’euros…

Frileuses, les maisons d’édition fuient le risque comme la peste. Les tirages des ouvrages sont de plus en plus faibles. « Un tirage à 5 000 exemplaires devient un tirage à 1 000 avec quatre réimpressions », ajoute le directeur général. La peur de ne pas les vendre, la crainte d’un stock qui s’accumule chez le distributeur, puis du pilon, la destruction des invendus. Les éditeurs bloquent les rotatives à la moindre contraction du marché, privant ainsi l’imprimeur d’économies d’échelle.

Le fléau de la délocalisation

Le réel fléau, c’est la délocalisation de l’impression, dans les pays de l’Est comme la République Tchèque. Proposition alléchante : les tarifs sont en moyenne 40 % moins élevés. Pour l’imprimeur, le recours à ses confrères tchèques, en plus de priver les entreprises françaises d’une partie du marché, n’est pas une solution viable. « Demain, il sera de plus en plus difficile pour les camions d’entrer dans les villes. Si le pétrole se raréfie, le coût des matières premières augmentera fortement et la logistique sera priorisée : d’abord l’alimentaire et le médicament, puis les vêtements… Tout passera avant le livre. », prédit-il.

Malgré tout, Laballery s’en sort bien : sa rapidité d’exécution lui permet de conserver des parts importantes dans le marché français, même si les contraintes environnementales pèsent lourdement sur le secteur. L’imprimeur déplore le choix fréquent des éditeurs de couvertures brillantes qui attirent l’œil, parce que recouvertes d’une fine couche de plastique, non recyclable. À l’inverse, le papier, matière noble, peut être recyclé et réutilisé une demi-douzaine de fois sans perte de qualité.

Plus petite imprimerie du monde

Au milieu des rotatives, le robot imperturbable poursuit son travail. Il rassemble les feuillets, applique la colle, intègre la couverture de l’ouvrage ; le regarder travailler est fascinant. Fruit de plus de deux ans de recherche, la plus petite imprimerie du monde, dans son cube vitré, est unique et donc très chère : plus de 2 millions d’euros. Pas un problème pour son créateur. Hubert Pédurand compte le déployer dans une vingtaine de librairies volontaires de Bourgogne Franche-Comté, pour une somme symbolique.

 

Gain de temps, de place, économies d’énergie, les avantages de Gutenberg One sont légion. Pour son créateur, le robot, c’est l’avenir du livre. D’un côté, l’éditeur craintif, qui par peur d’un fiasco financier, s’épargne toute prise de risque et écarte d’entrée auteurs ou autrices trop expérimentaux.

« Je suis sûr qu’il y a en France un Saint-Exupéry qu’on assassine toutes les minutes parce qu’il ne peut pas publier son bouquin », Hubert Pédurand.

De l’autre, le libraire, obligé de sacrifier la diversité culturelle littéraire dans sa boutique pour survivre, et de se procurer des ouvrages qu’il est sûr de vendre, comme les best-sellers. Au centre, le lecteur, perdu au milieu des milliers de nouveautés qui paraissent chaque année mais dont paradoxalement, le choix est moindre.

C’est là que Gutenberg One intervient. Avec lui, pas de problème de stockage ou de pilon. L’éditeur peut reprendre son rôle de découvreur littéraire sans prendre de risque : les livres seront imprimés à la demande du client. Hubert Pédurand va jusqu’à imaginer le fonds des libraires entièrement dématérialisé. Un catalogue infini. Le libraire, indispensable guide, se consacrerait uniquement à son cœur de métier : le choix des quelques ouvrages papiers présentés en boutique, mais surtout, le conseil au lecteur.

Le livre, objet sacré

Pour l’imprimeur, tout, peut devenir livre, grâce au robot. Des tweets sur une thématique particulière, un blog, un fil Instagram… Lorsqu’il a exposé cet argument pendant son intervention à la journée d’étude du Master 2 Métiers du livre à Dijon, l’auditoire est resté perplexe. Quel serait l’intérêt d’un livre rassemblant des tweets ou un fil Instagram ? Quid de l’objet livre, quasi-sacré, travaillé avec amour par l’éditeur et l’auteur, dans son fond comme dans sa forme, pour créer un bel objet, qui s’offre et se collectionne ?

Pas sûr que les libraires acceptent le robot « désacraliseur » du livre dans leurs boutiques.

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Photo : Hubert Pédurand, directeur de l’imprimerie Laballery, devant le robot Gutenberg One. © Carole Oudot

 

Carole Oudot – M2 Métiers du livre 2019-2020