Retour aux sources pour ce mastodonte du commerce en ligne qui a débuté en 1995 avec la vente de livres. Depuis 2007 aux États-Unis et 2011 en France, Amazon a créé sa propre plateforme d’auto-édition de livres numériques : Kindle Direct Publishing (KDP). Mais y a-t-il vraiment de quoi faire trembler les maisons d’éditions ?

Kindle Direct Publishing

Une promesse dorée pour les auteur·e·s

En 2016, 4 millions d’e-books ont été publiés dans le monde dont 40 % sur Kindle Direct Publishing. Le système est simple, chacun peut choisir de publier gratuitement ses écrits via la plateforme. La manœuvre prend 48 heures et le livre numérique est immédiatement accessible à des millions de potentiels lecteurs et lectrices. Cela permet d’outrepasser le mur qu’est la sélection drastique qu’opèrent les maisons d’éditions traditionnelles.

En plus de la mise en ligne, KDP propose une palette de services « à la carte » aux auteur·e·s :

  • stands dans les salons du livre,
  • promotions en ligne et dédicaces en librairies,
  • impression du livre en format papier,
  • meilleur référencement sur le site d’Amazon,
  • design de la couverture.

Rajoutons la promesse d’une autonomie sur la fixation du prix, de la rémunération en royalties (selon le nombre de ventes et sous 2 mois) et de la propriété entière des droits d’auteurs. Tout ceci est, on le comprend, très attractif.

Mais serait-ce trop beau pour être vrai ?

La face cachée de KDP

Derrière cet apparent Eldorado, Amazon s’assure en réalité une exclusivité presque totale sur les romans publiés via sa plateforme KDP. En effet, chaque livre se voit attribué un ISBN protégé par la firme qui ne rend les ouvrages lisibles que sur un support Kindle.

De même, lors du choix de sa rémunération, l’auteur·e verra ses revenus baisser de moitié s’il ne choisit pas l’exclusivité Amazon pour la publication. Cette négociation des droits est par ailleurs assez opaque et les auteur·e·s non averti·e·s peuvent rapidement se voir dépouiller de leurs droits sur leurs ouvrages.

De plus, Amazon ne leur partage pas les données statistiques des ventes ce qui empêchent ces dernier·e·s de connaître leur public.

Enfin, la gratuité ne s’applique que pour la mise en ligne de l’ouvrage. Les services complémentaires, comme la mise en avant sur le site dans l’onglet « Nouveautés », indispensables à la bonne visibilité du livre deviennent rapidement payants.

Autant de clauses qui ne sont pas mises en avant par le géant du web et qui, à terme, s’avèrent néfastes pour les auteur·e·s.

Un tremplin pour les primo-romancier·e·s

Agnès Martin-Lugand ou Aurélie Valognes, deux noms d’autrices aujourd’hui sur le devant de la scène littéraire française. On ignore toutefois qu’elles ont commencé par s’auto-éditer sur KDP. La plateforme permet, lorsque le roman acquiert une certaine notoriété, une entrée dans le Top 100 des ventes, Graal qui propulse un ouvrage en France et à l’étranger et attire l’attention des maisons d’édition traditionnelles. Le passage par KDP est alors une prise de risque qui, si elle paye, assure une notoriété et une garantie pour les futures maisons d’édition d’un lectorat déjà acquis.

L’édition traditionnelle en danger ?

La concurrence par la compétence

La montée en puissance d’Amazon dans l’édition vient évidemment inquiéter les maisons d’éditions déjà en place. Effectivement, il y a des incidences directes comme la surproduction littéraire et la best-sellerisation des titres. Mais cette inquiétude n’est que de surface, car les éditeurs et éditrices possèdent une légitimité et des compétences auxquelles Amazon ne pourra jamais prétendre. L’accompagnement de l’auteur·e dans l’écriture, la correction, la conviction littéraire et le professionnalisme dans la fabrication de l’objet-livre sont autant d’atouts qui font la plus-value de l’éditeur traditionnel et assure à l’auteur·e un ouvrage de qualité et reconnu par la profession.

Un nouvel écosystème

La diffusion-distribution redéfinie

L’arrivée de ce nouvel acteur dans la chaîne du livre vient néanmoins en court-circuiter quelques maillons. En effet, chez KDP, les intermédiaires comme le diffuseur et le distributeur sont incorporés dans cette plateforme tournante qui fait le lien direct entre auteurs et lecteurs. Moins qu’une menace, c’est un nouvel environnement que dessine Amazon dans le secteur de l’édition. Les éditeurs et éditrices vont devoir se repositionner et réaffirmer leur professionnalisme et leurs valeurs pour rester des piliers dans leur domaine.

Le lecteur comme nouvel éditeur

Avec l’auto-édition sur KDP, le lecteur devient acteur à part entière du processus d’édition d’un livre et de sa future trajectoire. C’est effectivement grâce au nombre de lecteurs et lectrices qu’Amazon classe les ouvrages et les référence dans le Top Ventes. Au lieu de se placer à la fin de la chaîne du livre le lecteur se retrouve parti pris de la sélection d’un ouvrage, celle-ci n’étant pas effectuée, a priori, par la plateforme. Cela donne alors la chance à un·e auteur·e d’être révélé·e par son lectorat.

Laurène Jaillot

Sources : ActuaLitté, Librinova, Buzz-littéraire.com