Nominé dans la première sélection du prix Goncourt 2021, La carte postale d’Anne Berest alterne entre récit du passé et introspection personnelle. Au fur et à mesure de son enquête, l’autrice nous raconte son histoire familiale, celle de ceux qui sont partis, mais surtout celle de ceux qui restent.

Une histoire de famille

Pour la famille d’Anne Berest, l’année 2003 débute par la réception d’une carte postale seulement annotée de quatre prénoms : Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques. Ce sont les grands parents, oncle et tante d’Anne, décédés dans les camps de concentration d’Auschwitz en 1942. Ce n’est que récemment, après presque vingt ans, qu’Anne Berest va commencer une quête pour retrouver l’expéditeur ou expéditrice de cette carte postale. Alternant l’histoire de ses aïeuls et la quête de cette carte postale, l’autrice va découvrir son histoire familiale, aborder la question du judaïsme après la guerre mais aussi à l’époque où elle publie cet ouvrage. Un récit poignant, prenant et important, La carte postale aborde les thèmes de l’histoire, la famille et la Shoah avec justesse.

Une double quête de la vérité

L’autrice décrit une véritable introspection sur son identité juive sur plusieurs générations : sa fille, sa mère, sa grand-mère ainsi que sa propre expérience. Chacune d’entre elles démontre les effets de la guerre sur les décennies suivantes, ainsi que l’antisémitisme toujours présent presque 80 ans après. Des sujets plus tabous sont aussi abordés, comme le silence de l’après-guerre sur les crimes de la Shoah, la lente et difficile reconnaissance de la France sur son implication.

Il y a aussi cette question qui revient souvent dans les récits de la Seconde Guerre mondiale : « Comment ne se sont-ils pas rendu compte de ce qui se préparait ? ». Le long récit détaillé répond à cette question, et vient presque mettre en garde sur de potentielles récidives. Bien que l’autrice ait été élevée dans la laïcité, cette quête et d’autres événements vont venir l’interroger sur son histoire, sur les liens indéfectibles et presque mystiques de la famille.

« Je suis juive mais je ne connais rien de cette culture. Ma grande mère, seule survivante après la guerre, n’est plus jamais entrée dans une synagogue. Dieu était mort dans les camps de la mort. »

Une éducation personnelle

En démarrant ma lecture de La carte postale, je m’attendais à une enquête policière comme décrite sur la quatrième de couverture. Mais en plus de ce récit contemporain, presque tiré de la fiction, l’autrice alterne aussi avec le récit des membres de sa famille nommés sur la carte postale ainsi que de sa grand-mère Myriam, seule survivante de la famille. Ce récit est d’une précision impressionnante, comme si nous étions avec la famille Rabinovitch durant leur périple au début du XXème siècle jusqu’à Auschwitz. Bien que l’autrice se soit inspirée des témoignages et des écrits qu’elle a pu recueillir sur la vie de ses aïeuls, sa narration frôle presque la fiction tant le récit regorge de détails sur le présumé quotidien de la famille de l’autrice.

Le réalisme est saisissant, je me suis retrouvée happée par l’histoire, La carte postale fait partie des rares livres où j’ai ressenti ce phénomène de page-turner, tant sur l’enquête que sur le récit des années 40. Le réalisme du récit rend la lecture presque difficile sur le plan émotionnel. Je ressors de cette lecture bouleversée, instruite et presque sans voix. C’est un ouvrage que je considère important de lire et de comprendre, tant pour l’Histoire que d’un point de vue personnel.

« Déborah, je ne sais pas ce que veut dire « être vraiment juif » ou « ne l’être pas vraiment ». Je peux simplement t’apprendre que je suis une enfant de survivant. C’est-à-dire quelqu’un qui fait les mêmes cauchemars que sa mère et cherche sa place parmi les vivants. Quelqu’un dont le corps est la tombe de ceux qui n’ont pu trouver leur sépulture. Déborah, tu affirmes que je suis juive quand ça m’arrange. […] » Extrait de La carte postale.

« Je cherche dans les livres d’Histoire celle qu’on ne m’a pas racontée. Je veux lire, encore et toujours. Ma soif de connaissance n’est jamais étanchée. Je me sens parfois une étrangère. Je vois des obstacles là où d’autres n’en voient pas. Je n’arrive pas à faire coïncider l’idée de ma famille avec cette référence mythologique qu’est le génocide. Et cette difficulté me constitue toute entière. Cette chose me définit. » Extrait de La carte postale.

Isaline Etienne – Emma Fagiani – Master 2 Métiers du livre