Au Diable Vauvert : une maison d’édition à l’ère du numérique

La petite maison d’édition gardoise a fêté ses seize ans cette année. Maison créée au tout début du millénaire, elle se devait de ne pas laisser passer les enjeux du numérique. Si l’humain reste au centre des préoccupations de la structure éditoriale, Marion Mazauric et l’équipe du Diable Vauvert ont su utiliser les potentialités d’Internet et du numérique à leur avantage. En termes de visibilité, évidemment, mais aussi pour atteindre l’objectif premier de la maison : promouvoir l’accessibilité à la lecture auprès d’un public le plus large possible.

Une maison d’édition du 21e siècle

Au Diable Vauvert est créée en mars 2000 par Marion Mazauric. Ancienne adjointe de Jacques Sadoul, directeur de la collection J’ai lu chez Flammarion, elle crée à la fin des années 90 la collection Nouvelle Génération chez le même éditeur, avant de lancer sa propre structure éditoriale au lieu-dit La Laune dépendant de la commune de Vauvert, dans le Gard. Installées dans les locaux de l’ancienne école communale, les éditions ont fait le choix de la décentralisation en s’implantant – pour reprendre une expression désuète à laquelle la maison doit son nom – « au diable vauvert », à savoir extrêmement loin. Pari risqué pour une entreprise éditoriale sachant que le centre névralgique de l’édition a toujours été et reste la capitale. Nouvelle dans le paysage éditorial, elle se devait – selon les mots de Marion Mazauric – d’être « connectée afin de pallier l’isolement géographique. »

Une maison « connectée » : la condition d’une survie

À l’heure actuelle, sur la trentaine de maisons d’éditions créées chaque année, on sait que près de 60 % d’entre elles ne passent pas le cap de la troisième année. Si l’on ajoute à cela le monopole des GAFA, celui des grands groupes éditoriaux, ainsi que les nouvelles habitudes de lecture créées par la démocratisation du numérique et la crise économique qui fragilisent chaque année un peu plus l’édition indépendante, le numérique – même s’il reste source de menaces pour l’édition traditionnelle – donnent aussi les moyens d’asseoir sa réputation et son existence en gagnant en visibilité.

Le site internet des éditions pour commencer joue la carte de l’ergonomie : facile d’utilisation et exhaustif, il propose la totalité des titres du catalogue, renvoie aux sites des maisons d’éditions partenaires ainsi qu’au blog et à la page Facebook de l’association Les Avocats du Diable. On note également la newsletter ainsi que le compte Twitter qui, à raison de plusieurs messages quotidiens, informe les internautes de l’actualité du Diable, de l’actualité littéraire en général et des mutations du monde du livre et de l’édition. Le site fait également office de librairie en ligne. Tous les titres du catalogue sont disponibles à la vente au format imprimé et numérique. Même si ce canal représente moins de 10 % de la vente totale des titres, il tend à devenir essentiel depuis 2010, date à laquelle le Diable Vauvert s’est lancé dans l’aventure du livre numérique.

Le Diable à l’ère du livre numérique

Ne leurrons personne, la révolution numérique – que l’on annonçait fulgurante et dévastatrice il y a dix ans – semble tout de même mettre du temps à s’imposer. Si pour le Diable Vauvert le format numérique représente 8 à 10 % des ventes, soit légèrement au-dessus de la moyenne nationale, elle n’apparaît nullement comme un danger pour le livre papier qui reste la forme de lecture privilégiée par la plupart des lecteurs. Néanmoins, ne pas prendre en compte ces nouvelles habitudes de lecture est, pour Marion Mazauric, une erreur à ne pas commettre. En février 2010, le roman de l’écrivain canadien Douglas Coupland, jPod, traduit et édité au Diable Vauvert, est proposé gratuitement sous format numérique depuis le site de la librairie numérique ePagine, plateforme des libraires indépendants de Place des Libraires. Mais c’est à partir de 2013 que l’aventure numérique du  Diable Vauvert prend un autre tournant.

Si les habitudes de lecture évoluent lentement mais sûrement vers la lecture dématérialisée, un constat ultérieur a poussé certaines maisons d’éditions, dont le Diable, à proposer une alternative à la lecture traditionnelle. Si on parle beaucoup de « crise du livre », on ne doit pas la confondre avec la « crise de la lecture ». Paradoxalement, et contrairement à l’idée reçue, les Français n’ont jamais autant lu, en revanche ils lisent beaucoup moins longtemps. Alors, à l’instar des séries télévisées qui prennent le pas sur le long métrage cinématographique, les éditeurs tendent à réactualiser la recette du feuilleton littéraire, très en vogue dans la presse du XIXe siècle et auquel des écrivains comme Honoré de Balzac ou Eugène Sue doivent une grande partie de leur notoriété. Chroniques des Ombres, roman SF de Pierre Bordage, a ouvert le bal en juin 2013. 36 épisodes ont été diffusés au format numérique à raison de 3 épisodes par semaine – facturés à moins d’un euro l’unité – avant sa sortie intégrale papier et numérique quelques mois plus tard. La recette a fonctionné et le Diable l’a adoptée. Aujourd’hui la plupart des œuvres de Pierre Bordage et Ayerdhal sont diffusées par ce canal et ont rencontré un public amateur et fidèle. L’objectif, rappelons-le, n’est pas d’imposer tel ou tel format, telle ou telle littérature : il est de proposer un éventail de possibilités qui attirent et rassemblent le plus grand nombre de lecteurs. Les gens lisent, pari réussi donc…

 

Julie Voituret-Cano – Master 2 Métiers du livre 2016-2017