Jérôme Martin, éditeur indépendant, m’a accordé un peu de son temps pour me parler de son rapport avec les nouvelles méthodes numériques et l’utilisation d’internet dans son travail. Avec deux autres instigateurs, David Demartis (la grande figure de l’entreprise) et Josette Rasle Fouchereau, il crée en 2002 Le Murmure, une petite maison d’édition indépendante aujourd’hui implantée à Nantes. Son regard sur le présent et l’avenir du livre numérique, son apport à l’édition nous donne un aperçu des enjeux de l’ebook et de l’utilisation de l’achat en ligne pour les petits éditeurs indépendants.

Une adaptation aux nouvelles technologies

En 2002, date de la création des éditions du Murmure, internet commençait seulement à se développer ; ainsi, les éditeurs ont dû s’adapter. Si certains de leurs collaborateurs connaissaient déjà le format HTML, ils n’étaient pas du tout familiarisés avec les techniques du net. De même, le logiciel de création éditoriale Indesign venait tout juste d’être commercialisé, Jérome Martin et ses collaborateurs ont donc été obligés d’apprendre à l’utiliser et se former « sur le tas » à l’aide d’un unique manuel.

La visibilité sur le net, un aspect essentiel pour les petites maison d’édition

Les éditions du Murmure profitent d’un profil Facebook ainsi que de deux autre profils : ceux des éditeurs Jérôme Martin et David Demartis. Ces derniers partagent régulièrement avec leurs « amis » les dernières parutions ainsi que les événements autour du livre auxquels ils participent. De plus, les éditions disposent d’un site internet sur lequel il est possible de consulter le catalogue ou d’acheter. Ce site est hébergé par Easybook et convient à leur petit budget.

« Les outils internet ne valent quelque chose que s »ils sont plusieurs ». 

Facebook est complémentaire par rapport à une publicité orale (sur les salons du livre ou lors de rencontres par exemple) car cette dernière ne suffit pas. De même, un seul site limite la visibilité, c’est pourquoi les éditions Murmure disposent de plusieurs moyens de diffusion de son image par internet. Pour Jérôme, le site « vitrine » allié à un site « achat » sont le nerf moteur des éditions puisqu’il permettent une sur-diffusion.

Le livre numérique comme élargissement de l’offre

Selon Jérôme Martin, le livre numérique n’est qu’un « objet de plus, une offre en plus ». Ainsi, les éditeurs indépendants ne sont, selon lui, aucunement opposés au numérique. Le ebook est une autre offre, mais ne remplacera jamais le papier, il modifie l’offre, contraint le paysage éditorial et littéraire puisque certains supports disparaissent peu à peu (comme la presse écrite). Certaines éditions sont du reste beaucoup plus enclines et adaptées à l’utilisation du format numérique, comme les éditions universitaires par exemple qui présentent souvent des ouvrages se consommant sous forme d’articles.

« Le format « e » fait partie du paysage éditorial »

Le développement des formes de livre numérique fait maintenant partie du paysage de l’édition. À partir de ce moment, deux choix se présentent aux éditeurs : soit ils veulent faire partie du paysage et jouent le jeux du numérique, soit ils peuvent continuer leur chemin. Mais selon Jérôme Martin il s’agit tout de même d’un « vrai plus ».

Et toujours selon lui, cela constitue un avantage pour le lecteur qui peut découvrir des œuvres plus facilement, explorer, ou encore pour les personnes qui s’attachent peu aux objets physiques ou passent du temps dans les transports en commun. C’est alors encore une fois, une offre en plus, « sans antinomie, l’un n’empêche pas l’autre ».

Toute production éditoriale n’est pas adaptée au numérique

Spécialisées dans la poésie étrangère, la littérature, la pop culture et proposant des ouvrages alliant plusieurs domaines des sciences humaines et sociales, les éditions Murmure seraient selon Jérôme peu avantagées par un format numérique. En effet, le lectorat touché par le Murmure ne se manifeste guère en faveur d’une nouvelle offre numérique. Cependant, si c’était le cas, ses éditeurs la développerait surement. La seule collection susceptible de trouver preneurs sous cette forme regroupe une dizaine de petits essais que les éditeurs présentent comme des « anti que sais-je ».

Cette collection, nommée Borderline, présente une couverture à tonalité « pop » pour un contenu « choc », le tout dans un petit format qui serait selon Jérôme plus adapté au format numérique que ce qu’il propose en poésie.

Une perpétuelle opposition entre petites et grandes maisons d’édition

Proposer du numérique demande un savoir-faire et un capital financier certains. Toutes les maisons d’éditions ne sont pas équipées ou assez développées pour suivre l’élargissement de l’offre vers le ebook.

Une difficile mise à la page des petits éditeurs

Selon la KPMG, sur une enquête menée auprès de 127 maisons d’édition sur tout le territoire français, de mars à juin 2016, sur 100 % de réponses à la question « pourquoi vos fonds anciens ne contiennent pas de livres numériques », 20 % ont répondu que cela leur semblait trop complexe, et 20 % que c’était une entreprise trop coûteuse.

Jérôme se situe un peu entre ces deux explications. Il aimerait développer une offre en epub, mais il ne profite pas d’un capital suffisant et si les capacités techniques sont absentes de l’entreprises (selon le choix de version), il faut ajouter le coût du recours à un intermédiaire. De plus, développer des livres en format numérique reste compliqué, les formats ne cessent d’évoluer.

« À l’époque (2002), un livre en ligne, c’était juste un format PDF, ça n’allait pas plus loin ! » 

Il faut donc s’adapter en permanence lorsqu’on propose du numérique, non seulement face aux évolutions des formats mais aussi des supports, ce qui va en général de pair. Mais si créer un epub devient aussi facile qu’exporter en PDF, à l’aide d’un site web par exemple, il y aura peut être du changement. Mais pour l’instant, les beaux formats epub représente encore un format élitiste et personne ne va investir chez les petits ou moyens éditeurs.

La vente en ligne, une force face aux grandes maisons d’édition

Jérôme Martin considère Internet comme un outil de visibilité avant tout, la vente sur le net se place aux côtés d’une autre offre. Cela lui permet entre autres de se faire connaître à l’étranger, il est alors un peu plus « visible » bien que ses ventes ne soient pas très nombreuses. En 2016, les éditions Murmure ont vendu 47 livres commandés en ligne, c’est relativement peu mais constitue un assez joli score par rapport aux autres années. Ce succès, elles le doivent à une publicité accrue cette année, sur internet et les réseaux sociaux notamment.

Cet outil de visibilité qu’est internet est surtout bénéfique aux petites ou moyennes maisons d’édition. Les « Gros » comme les appelle Jérôme ont cette force de publicité et une importante « force librairie ». En effet, ils s’intègrent dans un réseau éditeur/libraires important que les petits éditeurs n’ont pas ou très peu. Les grandes maisons jouissent de même de leur notoriété auprès des médias et par le biais des prix, des salons notamment. Il reste donc internet aux petits indépendants pour se faire une place et il s’agit alors davantage d’un moyen de se faire connaître qu’un moyen de vendre.

Jérôme Martin nous offre une belle image du fonctionnement des petites maisons d’édition au sein de la forte concurrence. Les nouvelles technologies peuvent alors apparaître comme un moyen de se démarquer et de se faire connaître, mais les dernières techniques d’édition sont quant à elles encore inabordables pour la plupart des maisons d’éditions, que ce soit pas choix, par manque de financement ou par manque de qualification.

Céline Leduc – Master 2 Métiers du livre 2016-2017