Pour son deuxième roman Le Voyant d’Étampes, l’écrivain et avocat pénaliste Abel Quentin nous livre un récit épicé et particulièrement savoureux. Cette fiction parue en août 2021 aux Éditions de l’Observatoire était en lice pour le Goncourt 2021 et finaliste pour le prix Renaudot. Il a remporté le prestigieux Prix de Flore 2021.

Attention, ça mord !

Dans Le Voyant d’Étampes, la plume affutée d’Abel Quentin plonge ses lecteurs au cœur des mémorables désarrois de Jean Roscoff, un universitaire fraîchement retraité à qui tout semble échapper. Historien spécialiste du maccarthysme et de l’histoire américaine, il publie un ouvrage consacré à Robert Willow, poète américain et musicien de jazz méconnu, proche du mouvement communiste. Rien de très subversif a priori, si ce n’est que Jean Roscoff a totalement délaissé les origines haïtiennes et africaines du poète :

« Vous pensez qu’il est possible de parler de l’œuvre d’un Noir américain, écrite dans les années 1950, sans dire qu’il était noir ? »

Bad buzz, insolence, racisme et une bonne dose d’amertume noyée dans du Bombay Sapphire, voilà le cocktail impertinent que nous sert Abel Quentin sur un plateau.

Les mains noircies d’encre et les pieds dans le plat

C’est un personnage sur le fil que nous dépeint Le Voyant d’Étampes. Antihéros qui collectionne les échecs, le personnage Jean Roscoff flirte insolemment avec le stéréotype du boomer parisien qui a l’impression d’avoir raté sa vie. La soixantaine, divorcé et alcoolique, Jean Roscoff se raccroche assez vainement à son passé d’activiste auprès de SOS Racisme dans les années 80, comme si l’époque révolue de son militantisme suffisait à le disculper jusqu’à la fin de ses jours de toute dérive xénophobe.

Roman sur « le chaos moderne », l’œuvre d’Abel Quentin fait son chemin sur une route à la chaussée défoncée et bordée de fossés générationnels, raciaux et identitaires. L’écrivain évoque avec clairvoyance notre rapport complexe à « la liberté d’expression, au politiquement correct, mais aussi à la fraternité ». Il aborde, avec un généreux soupçon de provocation, des thématiques brûlantes et n’hésite pas à utiliser un vocabulaire clivant avec les termes « wokisme » ou encore « cancel culture ».

« Au fond il n’y a que des hommes »

A l’ère des réseaux sociaux, outils hautement inflammables, Abel Quentin alerte également sur les dérives d’internet. En effet, qu’il s’agisse d’instrumentalisation, de phénomènes de haine ou encore de radicalisation, les débordements sont nombreux sur la toile. Au fil du roman, la frontière devient rapidement poreuse, et on ne sait plus qui de Robert Willow, de Jean Roscoff ou de ses détracteurs sont les victimes ou les bourreaux.

Fluide et bien ficelé, Le Voyant d’Étampes repose sur une construction du récit dynamique et entraînante. Le lecteur n’a plus qu’à s’assoir confortablement afin de suivre les péripéties et rebondissements de l’Affaire Roscoff, parfois jusqu’aux confins de l’absurde. Avec ce roman piquant, Abel Quentin ose mettre sur la table des sujets hyper contemporains certes épineux, mais dont il est nécessaire de parler.

Claire Grellier