Jean-Yves Mollier, historien spécialiste du livre, de l’édition et de la lecture, se déclare optimiste et lucide face au numérique : il ne craint pas l’innovation technologique elle-même car, du volumen au livre numérique, le support seul change, le livre subsiste. En revanche, son écosystème lance de nouveaux défis à relever pour les métiers du Livre. Avec la profondeur de champ de l’historien, il nous décrit la vision qu’il en a. Dans ce contexte, il attend des politiques publiques une action volontariste en faveur des petits libraires et éditeurs. Entretien.

Le livre vu par le prisme de l’analyse historique

La spécialité de Jean-Yves Mollier est loin d’être marginale, bien que récente. Ses lettres de noblesse lui sont données par les deux historiens Marc Bloch et Lucien Febvre dans les années 1920. Le courant conceptuel dont ils sont à l’origine, appelé École des Annales, renouvelle l’historiographie française et dote leur discipline d’une base méthodologique sur laquelle s’appuiera à la suite la vision de générations d’historiens des « mentalités ». Inscrit dans cette lignée, J.-Y. Mollier étudie le livre dans ses dimensions économique, sociale, politique et culturelle. Dans ses ouvrages, individuels ou collectifs, ce spécialiste s’attache à décrire les arcanes du monde de l’édition, méconnus du grand public, où le trouble côtoie le brillant, où le « livre-marchandise » et le « livre-ferment » (expressions de Henri-Jean Martin, étudiant de Lucien Febvre), sont toujours les deux aspects du même objet. Alors que de profonds bouleversements affectent toute la chaîne des Métiers du livre, cet éclairage sur le passé et le présent aide à saisir les enjeux pour appréhender l’avenir. Il interroge sur la place de l’éditeur dans le monde contemporain, à la suite d’André Schiffrin et de son livre fondamental L’Édition sans éditeurs (La Fabrique, 1999).

Le livre-marchandise, des grands groupes éditoriaux aux GAFA

Depuis la publication de son livre, la situation de l’édition dans le monde qu’André Schiffrin considérait déjà avec pessimisme, connait des changements préoccupants. Non seulement, même en France, le phénomène de concentration s’est accéléré, mais l’entrée de nouveaux acteurs reconfigure le paysage éditorial en modifiant les rapports de force. Les GAFA (Google-Amazon-Facebook-Apple), auxquels se joint Microsoft, forts d’un chiffre d’affaires colossal, imposent avec agressivité leurs règles régissant le marché dans leurs seuls intérêts. Ils sont dirigés par des businessmen pour lesquels la logique financière prime sur toute autre considération et qui sont complètement étrangers à la figure de l’éditeur passionné. Même Hachette, comptant parmi les dix plus grands groupes éditoriaux mondiaux, ne fait pas le poids face aux géants du Web comme Amazon. En 2014, le groupe français a dû céder face aux exigences de la firme américaine quant aux modalités de commercialisation de ses livres. Un nouveau contrat a été signé, dont les clauses n’ont pas été révélées. En 2015, Amazon lance son propre prix littéraire de l’autoédition au moment de l’attribution des prix d’automne, et affiche sa volonté de s’y substituer dans une période où le dispositif de prescription par les critiques littéraires est en crise, ces derniers n’étant plus les premiers aiguilleurs du champ littéraire. Les arguments financiers sont faits pour convaincre : les auteurs autoédités sont rémunérés à hauteur de 70 %, contre 7 à 8 % en passant par un éditeur classique. C’est pourtant un « miroir aux alouettes », car ils n’ont pas plus de chance d’être repérés que dans le système traditionnel.

Le système français du livre: un modèle fragile

Qu’on ne s’y trompe pas : l’ebook ne constitue pas une menace pour le livre. Son évolution au cours des temps prouve qu’il n’est pas « prisonnier de son support« , comme le souligne l’historien, dont la bibliothèque personnelle est riche en ouvrages de tout type et de tout format. Ce sont bien davantage les évolutions de son écosystème qui le préoccupent. Selon lui, la France est relativement épargnée et offre encore des conditions qui permettent à des PME et des TPE de l’édition de vivre et même de se développer. Elles peuvent obtenir des récompenses littéraires, gagner des parts de marché comme Actes Sud devenu un grand groupe. De son côté, le réseau français de librairies indépendantes est exceptionnel par sa densité et continue à être d’un apport considérable aux éditeurs. La petite maison d’édition La Fabrique, chez laquelle a publié Jean-Yves Mollier, en témoigne : elle doit au seul soutien des libraires la commercialisation de son catalogue, l’accès aux canaux traditionnels de médiatisation lui étant interdit par les journalistes, hostiles à la personnalité très engagée du directeur Eric Hazan.

Pour préserver ce modèle face à son antagoniste anglo-américain, le rôle des politiques publiques est crucial. Depuis la loi Lang sur le prix unique, les pouvoirs publics font preuve de volontarisme en soutenant le secteur du livre, avec des résultats, certes, mais ces efforts restent insuffisants. En effet, toute une série de mesures pourrait être envisagée pour aider les librairies et les éditeurs (aide au règlement du loyer, lourd pour les librairies du centre-ville, par exemple), à l’image de ce qui existe pour le cinéma indépendant. Jean-Yves Mollier incite à la vigilance: le CNL (Centre National du Livre) a vu récemment des coupes sévères portées à son budget. Pas de pessimisme donc, mais une lucidité inquiète.

Jean-Yves Mollier interviendra dans le cadre de la journée d’études du Master 2 Métiers du livre. Pour en savoir plus sur cet événement et connaitre le programme, cliquez ici.

journée d'études Métiers du livre

Jean-Yves Mollier, en novembre 2015