Alors que la série Lovecraft Country, inspirée d’un roman de Matt Ruff, remporte un franc succès, plusieurs voix s’élèvent. D’après elles, la série serait aux antipodes de ce que l’auteur éponyme voulait transmettre à travers ses romans et nouvelles. Mais alors, qui est ce Lovecraft exactement et comment se fait-il que son œuvre ait encore une telle influence aujourd’hui ?

Plongée dans les ténèbres lovecraftiennes

« Je suis Providence »

Loin d’être la démonstration d’un égo surdimensionné, cette épitaphe gravée sur la tombe de l’auteur résume assez bien sa vie. Né en 1890 dans la ville de Providence, Rhode Island, Howard Phillips Lovecraft y vivra en ermite quasiment toute sa vie, sa mère et ses tantes constituant son seul lien avec l’extérieur. S’il déménage à Brooklyn après son mariage avec Sonia Greene en 1924, celui-ci ne tient pas plus de deux ans et l’auteur fuit la New York cosmopolite qu’il déteste pour se retrancher dans sa ville natale. Il y mourra en 1937 d’un cancer de l’intestin.

Le créateur du Mythe de Cthulhu

Cthulhu, ce nom barbare résume à lui seul ce pourquoi Lovecraft s’est fait connaître. Cet ermite, terrifié par les nouvelles découvertes de son siècle – qu’il s’agisse de la première observation de Pluto ou des théories d’Einstein sur la relativité – transformera ses peurs en monstruosités innommables qui peupleront ensuite son œuvre. De la cité de R’lyeh sommeillant au fond de l’océan pacifique aux dieux stellaires informes aux noms imprononçables tels Yog-Sothoth, Shub-Niggurath ou Nyarlathotep, toutes les entités présentées dans ce qui sera ensuite appelé « Le Mythe de Cthulhu » ont vocation à transmettre les deux peurs les plus fondamentales de Lovecraft : l’inconnu et le sentiment de n’être rien dans le vaste univers.

Influences et polémiques

Lovecraft, père de l’horreur moderne

Si lui-même se disait influencé par les œuvres d’Edgar Allan Poe, Lovecraft deviendra à son tour un grand nom du récit fantastique. Déjà, de son vivant, si le succès n’a jamais été au rendez-vous, un petit groupe d’auteurs gravitaient autour de lui. On y retrouve notamment Robert E. Howard, auteur du célèbre Conan le Barbare. De nos jours, son influence est toujours là et est revendiquée notamment par des auteurs reconnus tels Stephen King, par Neil Gaiman (qui écrira d’ailleurs une nouvelle comique Moi, Cthulhu en 1987) ou encore par John Carpenter et Guillermo del Toro au cinéma.

Jeu de rôle et reconnaissance du grand public

Toutefois, quand bien même l’influence de ce fameux H. P. Lovecraft est admise par des écrivains renommés, l’auteur de Providence est bien longtemps resté un illustre inconnu pour le grand public. Cela change en 1981 lorsque Sandy Petersen crée pour la maison d’édition américaine Chaosium le jeu de rôle L’Appel de Cthulhu (Call of Cthulhu en version originale). Petersen se base sur les vieux romans d’épouvante qu’il lisait plus jeune et propose, à travers ce jeu – qui ne nécessite qu’une feuille de papier, un crayon et quelques dés – de placer les joueurs dans la peau d’investigateurs enquêtant en 1920 sur des affaires étranges mettant en scène les horreurs sorties de l’imagination de Lovecraft. Le succès est immédiat, tranchant drastiquement avec les aventures médiévales-fantastiques que les jeux de rôles de l’époque proposaient en grande majorité. Ces joueurs, intrigués par l’univers macabre auquel ils étaient confrontés lors de leurs parties, se sont vite tournés vers les romans d’origine et ont alors assuré à Lovecraft un incroyable succès post-mortem.

L’horreur derrière la fiction

Cependant, si l’ermite de Providence voit aujourd’hui sa cote de popularité dépasser les sommets, il n’en demeure pas moins au centre de nombreuses polémiques. L’auteur est en effet célèbre pour ses propos extrêmement racistes et antisémites. Dans l’une des lettres de sa correspondance avec Lillian D. Clark, il écrit notamment au sujet des juifs : « Je me suis déjà senti capable d’en massacrer une vingtaine ou deux dans les bouchons du métro de New York ».

En ce moment, un manichéisme douteux est reproché par certains à la série Lovecraft Country. En effet, celle-ci met en scène un casting de personnages principaux entièrement composé d’acteurs et actrices afro-américains faisant face à une secte dirigée par des blancs. Les détracteurs de la série affirment ainsi que le nom de Lovecraft a été détourné pour attirer une audience à laquelle transmettre une propagande anti-WASP. Il faut toutefois bien voir que, dans les récits lovecraftiens, le protagoniste est toujours un homme blanc et cultivé affrontant bien malgré lui des cultes menés par des hommes difformes ou à la peau sombre. C’est notamment le cas dans sa nouvelle la plus connue : L’Appel de Cthulhu.

Un univers sombre, terrifiant et toujours à la mode

Malgré les idées nocives de son auteur, l’œuvre de Lovecraft demeure extrêmement populaire de nos jours. Pas parce que le public adhère à son racisme bien entendu mais plutôt parce que cette peur de tout ce qui est étranger, de toutes les nouvelles découvertes scientifiques, tous les démons de Lovecraft fascinent autant qu’ils effraient.

Outre la série Lovecraft Country diffusée à partir d’août 2020, Lovecraft continue d’inspirer et de créer de nouvelles sorties. Ainsi, après avoir adapté en manga Les Montagnes hallucinées, Dans L’Abîme du temps, La Couleur tombée du Ciel et L’Appel de Cthulhu, le mangaka Gou Tanabe revient avec sa version de Celui qui hantait les ténèbres à paraître aux éditions Ki-Oon au printemps 2021. Prévue également pour le printemps prochain, le 9 mars 2021 plus exactement, la pièce de théâtre Lovecraft mon amour met en musique les tribulations amoureuses de l’auteur avec sa femme Sonia.

Nicolas Goré – Master 2 Métiers du livre 2020-2021