Jean-Yves Mollier, professeur émérite d’histoire de Versailles, spécialiste du monde du livre, est revenu à Dijon cette année à l’occasion de la Journée d’étude « Mythes et réalité ». Lors d’un entretien, il nous a décrit sa vision de l’évolution du monde de livre, de la figure de l’éditeur. Le monde éditorial est bien différent de ce qu’il était à ses débuts, au XIXe siècle, et encore plus éloigné du mythe qui persiste.

L’évolution de la figure de l’éditeur, les « hommes doubles »

L’éditeur se présente souvent comme étant l’élément central de la chaîne du livre, celui qui fait le lien entre tous les maillons. Pourtant, la vision qu’on peut avoir de lui ne correspond pas forcément à la réalité.

La fabrication du mythe de l’éditeur

La vision de l’éditeur que l’on a aujourd’hui date du XIXe siècle, de l’époque romantique. L’éditeur est vu comme un chercheur de talents, un voyageur, un homme capable de repérer un génie au premier coup d’œil. Ce mythe est renforcé par les auteurs, vus comme des individus inspirés, qui ne sont pas censés s’occuper des affaires matérielles. En réalité, auteurs et éditeurs collaborent. Quant au métier d’éditeur, il consiste davantage à s’occuper des textes et auteurs qu’il a déjà que de voyager. Enfin, il n’y a pas de recette miracle pour découvrir les génies, les éditeurs suivent leur instinct, quitte à se tromper.

Les « hommes doubles »

La notion « d’hommes doubles » pour parler des éditeurs vient des historiens. Les éditeurs recherchent un équilibre entre les besoins économiques, c’est-à-dire la volonté de vendre le plus possible pour dégager du profit, et la découverte de nouveaux talents, qui s’accompagne toujours d’une prise de risques. Cette dualité les fait ressembler à Janus, en présentant deux visages, apparemment incompatibles, mais qui les éloigne du mythe pour les faire rentrer dans la réalité. Ces deux aspects sont pourtant essentiels pour qu’une maison d’édition réussisse à se construire et à perdurer. Même les éditeurs indépendants sont bien obligés de faire du profit s’ils veulent continuer.

Les changements du monde éditorial

Durant ces dernières décennies, le monde de l’éditeur a connu beaucoup de changements, notamment dans les années 90. Jean-Yves Mollier nous a présenté les trois évolutions principales qu’il a pu constater.

Un phénomène de concentration

Le premier de ces changements de la réalité du monde éditorial est la concentration des maisons d’éditions. C’est un phénomène mondial qui consiste à voir les grandes maisons d’édition racheter en permanence de nouvelles maisons pour les intégrer à leur catalogue. En France, Hachette est assez représentatif de cette concentration. Selon Livres Hebdo, la part des plus grosses maisons d’édition françaises est passée, en dix ans, de 72 % à 89 %. En rachetant des petites maisons, les géants peuvent s’en servir comme laboratoires. Ces filiales ne sont pas forcément obligées de dégager autant de profit et restent en partie autonomes.

La financiarisation

Une deuxième évolution du métier d’éditeur est le passage à la financiarisation. La logique des éditeurs reposait sur une péréquation, c’est-à-dire qu’ils n’hésitaient pas à publier des livres peu profitables parce qu’ils en avaient d’autres qui se vendaient très bien. C’était un équilibre qui favorisait l’innovation, la créativité. Or, le passage à une logique financière provoque un changement brusque. Les éditeurs cherchent maintenant à faire du profit sur chaque livre publié. En conséquence, ils sont moins enclins à prendre des risques. Cependant, les grandes maisons sont toujours obligées de continuer à chercher de nouveaux auteurs, plus risqués. Sans cette prise de risque ils finiraient eux aussi par disparaître.

« Vous n’avez jamais l’absolue certitude que le prototype que vous mettez en course, le livre que vous lancez, même s’il a fait l’objet de toutes les analyses marketing, va correspondre à ce pour quoi il a été programmé. »

La net economy ?

Enfin, le dernier changement que connaît le monde éditorial est l’apparition et le développement de la net economy. Il s’agit d’un phénomène extérieur au monde du live, mais qui a remis en question la domination des géants éditoriaux, en proposant des offres concurrentielles, aussi bien pour le travail éditorial que pour la vente. Amazon, par exemple, propose la vente de livre et l’aide à l’auto-publication. Des plateformes comme Librinova sont également apparues. Sur dix livres qui sortent aujourd’hui, la moitié sont auto-édités. Tout cela complique fortement le travail de l’éditeur, qui doit maintenant jouer avec ces nouveaux adversaires.

Des idées sur l’avenir éditorial ?

L’avenir des éditeurs et du livre est encore incertain face à ces multiples changements. On peut cependant évoquer quelques pistes permettant de rester optimiste quant à ce futur.

Les éditeurs face aux GAFA

Un des principaux problèmes de l’édition sont les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), qui prennent de plus en plus d’importance. Jean-Yves Mollier l’avait évoqué l’an dernier. Face à ces nouveaux géants, même les plus gros éditeurs ont du mal à faire face, et sont obligés de céder. La seule solution qui s’ouvre aux éditeurs est d’innover. On peut évoquer le cas de Hachette qui investit aussi dans la net economy. Ils ont racheté récemment des maisons s’intéressant aux jeux vidéos. Les petites maisons d’édition n’ont pas toujours les moyens de lutter. Mais elles aussi participent du renouveau éditorial, notamment en présentant de nouveaux auteurs.

Le principe de « transmédialité »

Enfin, Jean-Yves Mollier considère que le changement apporté par le numérique n’est pas un danger pour le livre mais un renouveau. Il parle de « transmédialité », c’est-à-dire de la capacité pour un texte de passer d’un support à un autre. En l’occurrence, il s’agit du passage du papier à l’écran. Le passage au livre numérique modifiera les pratiques, mais n’est pas la mort du livre. Le texte a déjà connu plusieurs changements de support, ce n’est qu’une évolution de plus.

« Que le livre papier continue ou disparaisse un jour, ça n’a pas tellement d’importance si le support qui s’y substitue préserve les qualités fondamentales des textes. »

 

© Leo Martins / Agencia O Globo (photo)

Noëlle Savet – M2 Métiers du livre Dijon 2019-2020